Rochat, Lysiane

Passer d'un modèle de fonctionnement associatif à un modèle institutionnel: une analyse des transformations de l'organisation du travail [article]

Le monde de l’action humanitaire a connu des développements importants durant les dernières décennies. Sur les terrains d’interventions, les crises et les conflits se sont fortement complexifiés, nécessitant la participation de spécialistes de nombreux domaines (Cahill, 2006, p. 10). Par ailleurs, les volumes financiers générés par les campagnes de dons et mis à disposition par les bailleurs de fonds ont considérablement augmenté. En corollaire de cette croissance financière, les exigences de contrôle et de traçabilité des fonds se sont renforcées. En lien avec ces éléments, le nombre de salariés dans les grandes organisations non gouvernementales a augmenté de manière exponentielle (Dauvin, Siméant, et C.A.H.I.E.R., 2002, p. 109). Une littérature spécifique sur les modalités d’évaluation des performances, le management et le « leadership » des organisations dites du « tiers secteur » a d’ailleurs vu le jour, comme l’illustre la naissance, en 1990, de la revue « Nonprofit Management and Leadership » (Young et Billis, 1990). Les pays bénéficiaires de l’aide ont également développé des exigences spécifiques envers les projets mis en œuvre par les ONG. Par des phénomènes de « socialisation des standards occidentaux » (Dauvin, 2004, p. 830), ces derniers attendent des acteurs internationaux un certain niveau de qualité des programmes. Pour s’adapter à ces évolutions et répondre aux exigences d’efficacité auxquelles elles sont soumises, les organisations d’aide ont dû se transformer. Les grandes organisations ont ainsi connu durant les dernières décennies un mouvement de professionnalisation de leur structure, les conduisant à se rapprocher d’un modèle de fonctionnement que nous nommerons ici « institutionnel », à savoir formalisé et organisé. Nous employons ici le terme de professionnalisation dans l’appréciation qu’en font les acteurs du milieu humanitaire, à savoir en ce qu’il désigne « les restructurations internes auxquelles leurs organisations font face depuis la fin des années 1980 » (Le Naëlou, 2004, p. 775). Différents indicateurs de cette professionnalisation au sein des ONG peuvent être identifiés, notamment une plus forte division du travail, le développement de statuts spécifiques, la salarisation croissante des métiers de l’humanitaire ou encore le recours aux fonds publics (Dauvin et coll., 2002, p. 106). Une conséquence également de cette évolution est l’entrée de nouveaux métiers sur la scène humanitaire. À côté des professions traditionnellement à l’origine des ONG (médecins, ingénieurs, juristes, etc.), la complexification et la diversification des tâches a rendu nécessaire de faire appel à des compétences professionnelles spécifiques dans des domaines tels que la communication, l’informatique ou la finance, pour ne citer que quelques exemples. Des connaissances et des pratiques spécifiques en matière de management des ONG se sont développées depuis la fin des années 1990 (Lewis, 2001, cité par Roberts, Jones III et Fröhling, 2005, p. 1849). Le métier de logisticien est apparu, lequel est enseigné dans des structures spécialisées (par exemple par l’association Bioforce en France) (Le Naëlou, 2004, p. 788). Des formations académiques spécialisées dans le domaine de l’humanitaire et de la coopération ont également vu le jour, avec le but affiché de former des professionnels spécialistes de l’humanitaire. On peut par exemple citer le PIAH en Suisse (Programme interdisciniplinaire en action humanitaire, 2011), ou encore les formations dispensées par le CIHC aux États-Unis (Center for international humanitarian cooperation, 2011). [Auteures]